
L'autre jour, je pensais…………puis j'ai fait autre chose!
La nuit est arrivée……..et là de vilains petits démons se sont mis à me titiller et à me chuchoter des phrases du style:
"Alors on ne planche plus? Depuis que tu es Vénérable tu fais travailler les autres…et toi? Bonne planque!....etc…etc…"
C'est bizarre, comme c'est la nuit que règnent les monstres, les démons, et autres animaux plus malins et pervers qui peuvent voir la nuit (en terme technique: nyctalopes). Il n'y a pas si longtemps encore, les chouettes et les hiboux étaient cloués sur les portes des granges de nos campagnes, et je ne parle pas des chauves souris.
Elle a une mauvaise réputation, et si nous lui accordons un tant soit peu d'attention, c'est plutôt pour la conjurer que pour la vénérer. Et si nous lui prêtons parfois le conseil en disant qu'elle l'apporte, c'est davantage pour le sommeil que nous pensons à elle.
Elle, je veux dire:

La Nuit!
Associée au divin, elle signifie la méchanceté, le Malin, les tourments. Elle est Déesse, elle est Dieu des Enfers, elle est encore Lucifer, dont le nom, on ne peut plus lumineux, ne doit pas nous abuser."L'ange porte lumière" règne sur la Nuit, précisément parce qu'il a rejeté la clarté au profit des ténèbres. ![]()
Associée aux humains, maintenant, elle est d'abord femme, et pas n'importe quelle femme:
Elle est sorcière ou encore prostituée, femme de la marge, en cet endroit où le crépuscule et l'aube se rejoignent, limes qui ne mènent nulle part, qui n'indique rien, qui ne sépare pas, sinon de soi et surtout, de ce que nous ne voulons pas savoir de nous même.
La femme signifie ainsi l'autre pouvoir, le pouvoir magique. Elle signifie aussi la sexualité dans ce qu'elle a de plus obscur et de plus sacré en même temps.

Ce n'est pas tout.
Obscure et sacré, la Nuit est aussi et encore synonyme de monstruosité, de chaos et de mort.
Les monstres qu'ils soient créatures ou cauchemars, sont ses enfants.
Elle signifie, ainsi, l'indétermination du "chaos" qui menace tout ensemble ordonné et harmonieux, ordre et harmonie que les Grecs désignaient par le nom de "cosmos".
Enfin, et toujours dans la même perspective, mais à un degré plus élevé, la Nuit c'est la mort, c'est-à-dire à la fois le principe qui détruit, à la fois le cadavre et la pourriture qui résultent de cette destruction.
Comme j'ai commencé à le dire, ce symbolisme n'a guère été favorable aux animaux de la nuit: rapaces nocturnes et chauve-souris ont été massacrés; les vampires et autres loups-garous disent assez l'horreur qu'inspire aux hommes l'absence de lumière.

On le voit, la Nuit est une réalité dont le symbolisme est extrêmement riche. Nous pouvons même ajouter que la Nuit est porteuse d'une charge affective d'une incroyable force et d'une incroyable complexité.
Ce faisant, la Nuit ne pouvait pas ne pas créer, entretenir et drainer une somme de préjugés proportionnelle à cette richesse, à cette force et à cette complexité.
Dans cette perspective, ce soir je me propose de dégager un certain nombre de ces préjugés pour réhabiliter les êtres qui ont eu à en souffrir et innocenter la Nuit dont la belle indifférence aux discours des hommes dit assez la tranquillité et la sérénité.
Je commencerai par une question que me posa mon fils lorsqu'il était petit et que tout enfant peut poser encore aujourd'hui.
"Papa, pourquoi la nuit il fait noir?"
Question d'autant plus importante que la mauvaise réputation de la Nuit est étroitement liée à cette caractéristique. Question apparemment naïve, mais en réalité difficile et fondée.
Je ne pouvais pas lui répondre que "Si la nuit est noire, c'est pour que rien ne puisse nous distraire de nos cauchemars" comme l'a dit Bill Waterson, cela l'aurait marqué à vie!
Car en définitif d'où vient la nuit et pourquoi le noir?
Traditionnellement, la Nuit est mise au compte de l'ombre. Elle est un voile ou un manteau qui viendrait recouvrir pour un temps la Terre et la plonger ainsi dans l'obscurité. Nous savons, aujourd'hui, qu'il n'en est rien (du moins nous croyons le savoir, car inconsciemment cette explication mythologique joue encore un rôle important), et nous mettons la Nuit au compte de la rotation de la Terre. Pourtant cette rotation n'explique rien, et surtout pas l'obscurité.
L'astronome Kepler le pressentait déjà au début du XVIIème siècle lorsqu'il disait:
"Si les étoiles sont des soleils, pourquoi est-ce que la somme de toutes les lumières ne dépasse pas l'éclat du soleil?"
En d'autres termes, pourquoi l'univers n'est pas rempli de lumière?
Je vais tenter d'y répondre en empruntant une métaphore à Hubert Reeves:
"Comparons l'Univers à une baignoire et la lumière à l'eau qui s'y déverse. Tout se passe comme si la baignoire se vide plus vite qu'elle ne se remplit. Ce qui signifie en fait, que le volume constitué par la baignoire augmente plus vite que celui occupé par l'eau qui s'y déverse."
La nuit nous apprend ainsi que l'Univers n'est pas fixe, qu'il ne cesse de s'agrandir, autrement dit qu'il est en expansion. Elle nous apprend aussi que l'univers a une histoire.
Sans entrer dans les détails, on peut dire, et cela grâce à l'étude des rayonnements fossiles, qu'à son état initial l'univers était totalement dominé par la lumière. Plein de lumière, comme une baignoire peut être pleine d'eau, tel était l'état premier de l'univers, état fossile que rappelle symboliquement la lumière qui éclaire de Midi à Minuit nos Travaux
La nuit n'est apparue qu'ensuite, et très tardivement, à mesure que l'univers s'étendait et que les photons se dispersaient ici et se rassemblaient là.
La nuit n'est donc pas première; par conséquent, elle ne saurait être assimilée au chaos originel.
Il n'y a pas la nuit et comme une victoire sur elle, le jour.
La Nuit n'est pas le contraire de la lumière, mais seulement, et c'est tout autre chose, y compris sur le plan symbolique, son absence.
La nuit n'est pas un principe destructeur, au contraire, elle signale un univers qui s'ordonne et qui sort peu à peu du magna.
En bref, c'est dans l'ombre que le monde se déploie ou encore, c'est dans l'obscurité matricielle que la vie se fraye un chemin.
Ce petit détour un peu astronomique m'a paru nécessaire pour atteindre la réalité physique de la nuit, et à partir de là, il sera plus facile d'examiner sa réalité psychique, car nous savons maintenant que le symbolisme de la nuit repose au fond sur l'ignorance et la peur provoquée par cette ignorance.
Je l'ai déjà dit, la Nuit n'a pas bonne presse. Mais est ce bien la Nuit qui est en accusation?
Ne sommes nous pas confrontés à un phénomène de "glissement" ("déplacement") qui conduirait à redouter, non pas tant la nuit elle-même, que les êtres qui lui sont associés?
Je pense personnellement que c'est le cas, mais je n'ai pas les compétences de notre F:.Bernard et je vais essayer de l'expliquer avec mes mots.
La peur me semble reposer sur trois êtres (choses):
Notre propre esprit, la femme et la mort.
Je pense que notre esprit nous fait peur, chacun de nous recèle en lui des forces qu'il ne contrôle pas. Le lien entre la Nuit et notre esprit est ici. La nuit, il nous est impossible de trouver notre chemin car nous sommes aveugles. Parallèlement, nous ne nous maîtrisons pas toujours et une partie de notre personnalité nous échappe et cette partie se manifeste la nuit pendant notre sommeil ou demi-sommeil, lorsque nous sommes moins vigilants et que notre conscience se relâche. "Le silence de la raison engendre des monstres" disait Goya. Les illusions, les erreurs appartiennent à la famille de la nuit, qui favorise leur apparition, leur développement et leur règne. La partition "Docteur Jekill" et "Mister Hyde" est donc celle du jour et de la nuit, de la raison et de la folie, de la bonté et de la méchanceté, de la conscience et de l'inconscient. L'essentiel, pour moi est dans cette polarité que rappelle notre pavé mosaïque, et où l'Occident, qui entend opposer le blanc et le noir, contrairement à l'Orient qui les conjugue, découvre son originalité.
Peur de la Nuit, peur de la femme.
Car la femme donne la vie et est donc directement responsable de la mort. D'ailleurs n'est ce pas un être de la nuit, un être féminin que nous représentons sous les traits de la mort que nous appelons: la Grande Faucheuse?
Peur de la Nuit, peur de la mort.
C'est là une évidence. Dans la mythologie, la mort est fille de la nuit et sœur du sommeil. Elle est ainsi liée à la Nuit par le lien le plus étroit qui puisse être conçu, puisqu'elle en est la fille. Nuit et mort disent donc la même chose. Elles sont à des degrés divers, l'expression d'une seule et même réalité. C'est sans doute ici que la peur de la nuit atteint son plus haut point. En tant qu'elle signifie la mort, la peur de la Nuit est, à mes yeux, beaucoup plus qu'une peur parmi les autres peurs, derrière cette peur, au fond c'est la mort que nous redoutons et qui se produira nécessairement, inéluctablement et définitivement.
En ce sens, la Nuit nous invite à réfléchir sur nous-même.

Un philosophe de renom disait sur la mort:
"Si ce sont les meilleurs qui partent les premiers, que penser alors des éjaculateurs précoces"
(Pierre Desproges.)
Pour conclure;
Ce n'est pas seulement par soucis de mise en scène que le noir de la Nuit hante notre Cabinet de Réflexion, à l'intérieur duquel figure le coq, symbole de la victoire du jour sur les ténèbres, lesquelles sont aussi importantes que le jour, car sans elles point de lumière ni de petites, ni de grande Lumière. Comme je le disais donc ce n'est pas par soucis de mise en scène que le Cabinet de Réflexion précède immédiatement le passage à la Lumière que nous nommons "Initiation".
Ce n'est pas, non plus, en raison du même sens aigu de la dramaturgie que nous retrouvons ce noir ce soir pour nous remémorer nos FF:.passés à l'Orient Eternel, et que nous retrouvons la nuit un peu plus loin dans notre Rituel, précisément au moment où nous pensons avoir atteint une certaine maîtrise de nous-même. Alors, nous la retrouvons pour ne plus jamais la
quitter .
Il faut apprendre la Nuit comme il faut apprendre à mourir...
Il faut apprendre à aimer la Nuit, et savoir chasser les préjugés qui l'ont recouverte et qui nous dissimulent ce qu'elle est en vérité.
Cela ne signifie certes pas qu'il faille oublier le Soleil, mais seulement que sa valeur indiscutable, et amplement méditée, ne doit pas dissimuler celle de la Nuit, assurément plus difficile et plus sombre, mais d'autant plus belle q'elle est sombre et difficile, car "ce qui est beau est rare autant que difficile" (Spinoza).
J:.P:.Gos:.
23 novembre 2005